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Les grandes tendances du monde des fictions mobiles

Comprendre l’Asie : comment elle industrialise les émotions (Duanju, K-pop, emoji, manga)

  • il y a 4 jours
  • 3 min de lecture

Depuis plusieurs décennies, l’Asie développe des formats culturels conçus pour organiser la circulation des émotions à grande échelle. Le duanju pourrait être au monde audiovisuel ce que l’emoji a été à l’écriture et la K-pop à l’industrie musicale : non pas un simple format venu d’Asie, mais un nouveau standard à vocation mondiale.

 

Hypothèse audacieuse. Et pourtant, depuis trente ans, plusieurs innovations culturelles majeures venues d’Asie, d’abord perçues comme des phénomènes locaux, ont modelé durablement les usages sur la planète entière. Le manga a par exemple transformé les codes de la narration graphique. L’emoji a complètement modifié le cadre de nos échanges écrits. La K-pop a redéfini la relation entre artistes, plateformes et communautés. Aujourd’hui, le duanju semble suivre la même trajectoire.

 

Le point commun de toutes ces innovations est plus profond que la simple nouveauté du format ou l’originalité des contenus. Celles-ci déplacent le centre de gravité de la culture : de la production d'œuvres vers l'organisation des interactions. Ces inventions asiatiques sont toutes apparues à l’endroit exact où se rencontrent communication, technologie et émotion.

 

Cette différence est fondamentale : ce qui circule dans les réseaux sociaux et numériques n’est pas seulement de l’information. Ce sont des affects, des réactions, des identifications, des émotions, des subjectivités. Sous cet angle, le manga, l’emoji, la K-pop ou le duanju apparaissent bien comme des technologies particulièrement performantes de circulation émotionnelle. L’emoji compresse une émotion dans un signe, ajoutant même au langage sans simplement s’y substituer ou le transposer en image comme un calque. La K-pop transforme l’émotion individuelle en expérience collective et communautaire. Le manga pousse l’intensité émotionnelle au cœur même de son identité visuelle. Le duanju, lui, semble porter cette logique à son point d’aboutissement, en tant qu’il est construit comme un flux émotionnel continu.

 

Chaque scène est conçue pour produire une réaction immédiate. Désir, surprise, empathie, colère, frustration, soulagement. Les émotions ne sont plus seulement un effet de la narration, elles deviennent sa matière première. Et c’est peut-être là que réside la véritable innovation. Le duanju ne raconte pas simplement une histoire adaptée au smartphone et ses usages. Il est pensé pour un environnement où l’attention se gagne moins par l’information que par l’intensité émotionnelle.

 

Cette intuition rejoint les analyses de la sociologue Eva Illouz sur la place croissante des émotions dans les économies contemporaines. Les émotions ne sont plus seulement vécues à titre individuel : elles circulent, s’échangent, se partagent et créent de la valeur. Dans cette perspective, les grandes innovations culturelles asiatiques des dernières décennies pourraient être comprises comme des infrastructures émotionnelles, c’est-à-dire des systèmes conçus pour produire, amplifier et faire circuler les affects à très grande échelle. C’est sans doute d’ailleurs ce qui explique en partie leur capacité à devenir des standards mondiaux. Les standards culturels ne s’imposent pas seulement parce qu’ils racontent de meilleures histoires. Ils s’imposent parce qu’ils correspondent mieux à la manière dont une époque ressent, communique et interagit. Le succès mondial des emojis n’a jamais été une affaire de pictogrammes. Et celui du duanju n’est probablement pas une affaire de séries courtes verticales.


Dans ces deux exemples, il s’agirait d’une même révolution : l’émergence de formats optimisés pour l’économie émotionnelle du numérique. Si tel est le cas, le duanju n’est pas seulement une nouvelle tendance venue de Chine. Il pourrait être l’un des premiers formats culturels pleinement conçus pour une société où l’émotion est devenue la principale unité de circulation, d’attention et de valeur. Ainsi, le duanju n'annonce pas seulement l'avenir de l’audiovisuel et du divertissement numérique : il nous dit également quelque chose de plus fondamental sur l'avenir de nos interactions elles-mêmes.


Article rédigé par Maëlle Billant

 
 
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